À l’heure du changement climatique, nous devons passer d’une logique de réaction à la préparation active. Éclairages d'une spécialiste.
Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et membre du Haut Conseil pour le climat (HCC), souligne l’urgence d’adapter notre société aux réalités climatiques en France. Avec une projection d’une augmentation de + 4 °C d’ici la fin du siècle, elle analyse les menaces potentielles et les actions nécessaires pour nos territoires, insistant sur la nécessité d'une transformation de notre approche préventive.
Se préparer à un réchauffement de + 4 °C à la fin du siècle en France, est-ce pessimiste ou pragmatique ?
« C'est une forme de lucidité. Bien que l'Accord de Paris vise à freiner le réchauffement en dessous de + 2 °C, nous avons déjà atteint + 1,36 °C, principalement à cause de l’activité humaine. Si nous continuons sur cette lancée, atteindre + 2,8 °C d’ici la fin du siècle est de plus en plus probable, ce qui pourrait signifier environ + 4 °C en France. »
« Comprendre ces chiffres n’est pas un abandon de l’atténuation. Baisser nos émissions reste essentiel pour ralentir ce changement. Cela implique également de protéger nos infrastructures essentielles face à cette réalité imminente. »
Quels risques climatiques sont souvent ignorés ?
« Nous avons une meilleure appréhension des vagues de chaleur et des inondations. Cependant, les événements climatiques combinés, tels que sécheresse et vagues de chaleur, ou tempêtes et fortes pluies, sont moins considérés. De même, les risques liés à leur interconnexion sont rarement abordés. »
« Nos infrastructures ont été conçues pour un climat obsolète »
« En France, notre dépendance à des chaînes d'approvisionnement mondiales exposées à des événements climatiques est alarmante. Par exemple, une sécheresse à Taïwan peut perturber la production de composants électroniques, tandis que des événements extrêmes dans les régions tropicales font grimper les prix des denrées comme le café. Une approche isolée de l'adaptation est ainsi illusoire. »
La santé est-elle un enjeu crucial dans ce contexte ?
« Absolument. La chaleur représente une menace immédiate pour la santé publique. Bien que des progrès aient été réalisés depuis 2003, la surmortalité lors des canicules reste préoccupante. Cela met en lumière les inégalités face aux températures élevées, influencées par l'âge, le métier ou le lieu de résidence. »
« Les écoles ne sont pas épargnées. Les vagues de chaleur ne se limitent plus à l'été, mais touchent également les périodes scolaires, nécessitant des adaptations sanitaires et de bien-être. »
Nos villes sont-elles prêtes pour ces chaleurs extrêmes ?
« Pas encore suffisamment. Néanmoins, des solutions existent : la végétalisation, la création d'îlots de fraîcheur et l'amélioration du confort thermique des constructions peuvent transformer nos villes, rendant ainsi la vie urbaine plus agréable et protectrice. Il s'agit d'anticiper tout en améliorant le quotidien. »
Dans l'urgence, y a-t-il un risque de maladaptation ?
« Absolument. Souvent, on essaie de maintenir des pratiques obsolètes comme l'irrigation excessive de cultures gourmandes en eau, ce qui peut masquer des problèmes à plus long terme. L’enjeu est d'analyser les transformations nécessaires, de peser les avantages et les inconvénients, y compris sur la biodiversité. L’adaptation doit s'envisager comme un processus flexible et évolutif, pas une série de réactions impulsives. »
Quel est le rôle du financement dans l'adaptation ?
« Nous en payons déjà le prix avec la hausse de nos primes d'assurance, mais seule l'action collective peut nous sauver. L'État doit orienter les politiques, mais les collectivités sont souvent les premières concernées et manquent de ressources. Un soutien accru, notamment par le biais de l'endettement facilité pour des projets d'adaptation, est crucial. La solidarité nationale pourrait également jouer un rôle dans des initiatives comme le fonds Barnier. Les compagnies d'assurance doivent aussi prendre part à ce processus, en favorisant des reconstructions plus résilientes. »
Quels leviers d’action privilégier ?
« Il est impératif de passer d'une stratégie de réaction à une stratégie pro-active. Malgré de nombreuses initiatives prometteuses, leur mise en œuvre demeure inégale. En adoptant une approche collaborative, on peut intégrer l'eau, l'énergie, l'agriculture, la santé et les infrastructures dans nos efforts d'adaptation. »
« Car c'est souvent un sujet non partisan, s'attaquant directement à la qualité de vie et à la sécurité publique, ce qui facilite son adoption par les élus. »
Sommes-nous face à une course contre la montre ?
« Il est clair que nous sommes dans une dynamique urgente. Nos systèmes étaient adaptés à un climat révolu... L’accélération des démarches est essentielle. S’adapter ne doit pas apparaître comme une contrainte, mais comme une opportunité collective pour renforcer notre résilience et améliorer notre qualité de vie. »







