Notre jeunesse n'est pas perdue, mais vulnérable face aux défis croissants, constate le sociologue Charles Rojzman dans son étude récente.
À la fin mars 2026, trois événements apparemment isolés ont révélé la complexité de notre époque. D'une part, le Sénat français a voté une version révisée d'une loi visant à interdire l'accès aux réseaux sociaux pour les moins de quinze ans, soulignant que cette émancipation numérique pourrait, en réalité, nuire à la santé mentale des jeunes. Parallèlement, l'université Paris-VIII a été contrainte d'agir contre la montée des tensions et des discours antisémites. Enfin, Saint-Denis a vu des milliers de jeunes manifestants défilant avec une ferveur morale indéniable pour défendre une cause perçue comme incontournable. Ces incidents, bien qu'éloignés dans leur nature, sont révélateurs d'une transformation plus large de la perception du monde par une génération. En effet, les jeunes d’aujourd’hui se sentent souvent étouffés par un flot incessant d’images et d’appels à l’action, tout en devenant de plus en plus anxieux et dépendants de la validation immédiate de leurs opinions.
Une société faussement pacifiée
Nous avons cherché à éradiquer le tragique, bâtissant un idéal où la paix, la justice et la prospérité semblent inévitables. Dans cette quête, la mémoire est devenue un procès, la politique une morale, et le jugement une simple posture. Dans cette société silencieusement pacifiée, nous avons éduqué notre jeunesse à ressentir avant de comprendre, à condamner avant de savoir, et à s’indigner avant de réfléchir.
Les réseaux sociaux ont facilité cette montée, tandis que les institutions académiques en ont légitimé les fondements. Dans les rues, les jeunes trouvent leurs rituels.
À l'échelle mondiale, nous constatons la même tendance : les faits cèdent la place aux récits simplistes, la complexité s'efface au profit d’un manichéisme, et la réalité devient un simple décor d'une mise en scène morale. Les causes se succèdent, les indignations s'échangent, les certitudes se cristallisent, et pourtant, la désorientation n'a jamais été aussi profonde. Ce n'est pas une jeunesse perdue, mais bel et bien une jeunesse désarmée.
Désarmée par une vision du monde restreinte à un problème moral, ayant intégré l’idée que l’ennemi doit être compris pour disparaitre. Désarmée, parce que l’affrontement avec la réalité a été remplacé par un culte du Bien, où l'affichage de la vertu prime sur la lucidité. Une génération avance, sûre d’elle mais fragile, croyant pouvoir réparer le monde à travers des simplifications, et, au nom du Bien, elle oublie parfois de le défendre.
La désertion du réel
Nous n'observons pas une jeunesse simplement naïve, mais une génération pour laquelle le réel n'est qu'un cadre de référence pour ses indignations. Faits, mémoire, historique : tout semble effacé par des hashtags, marches blanches, ou slogans. Le tragique, autrefois fondamental de la sagesse européenne, a laissé place à des morales édulcorées dépourvues de connaissance. Éduquée et connectée, cette jeunesse réitère des mots qui lui échappent, brandissant des visages inconnus, se regroupant derrière des causes qui ne sont que l’écrin d’une vacuité morale. Elle refuse moins la réalité que l’idée d’une humanité qui s’étend au-delà de l’égalité proclamée. Le bon sens, solidement ancré, a cédé devant une tyrannie émotionnelle. Les boussoles traditionnelles s’effondrent, ne laissant que le réconfort d’être en phase avec une morale sociétale.
Les nouveaux habits du totalitarisme
Le totalitarisme d’aujourd'hui ne se manifeste plus par la force brute ou l'uniforme, mais se présente sous une apparence conviviale, vêtue de jeans et arborant des sourires. Il se déguise en champion de la tolérance, tout en exerçant un contrôle social. Le clivage classique entre gauche et droite perd son sens face à cette transformation. Le véritable enjeu se joue dans les sensibilités, la manière de ressentir et la formation d’un humain nouveau. Les jeunes issus des élites urbaines deviennent des défenseurs d'une tolérance contraignante, écartant le débat et recourant à l'excommunication morale.
Nés après les tumultes historiques, engendrés par une repentance continue, ils échangent une mémoire poignante contre une vision manichéiste, une pensée profonde contre un sentiment de culpabilité, non par altruisme, mais par fatigue historiographique.
Le masque du rêve et le retour du cauchemar
Le rêve de cette génération — un monde sans frontières, sans identités, sans conflits — cache un cauchemar qu’elle refuse d’admettre : où des hiérarchies imposées régneront. Considérer l'égalité comme équivalence est leur péché originel. Un dogme égale un doute, une oppression égale un choix, une civilisation vaut une autre. Quiconque tente de hiérarchiser ou de nuancer est immédiatement relégué au rang de « fasciste ». La langue se réduit à des étiquettes pesantes : « raciste », « collabo », « détestable ». Le but n'est pas de convaincre, mais de réduire au silence.
Tandis que cela se déroule, l'islamisme avance sans hésitation. Celui-ci sait s’installer dans le vide moral, se drapant de tolérance tout en imposant des inégalités au nom des valeurs sacrées, alimentant une hostilité envers Israël et l'Occident. C'est, sans conteste, le seul totalitarisme qui prospère sur la faiblesse de ceux qui croient combattre l'extrême droite.
Les conditions d’une vulnérabilité organisée
Ce désarmement n'est pas le fruit du hasard; il est le résultat d'une stratégie insidieuse. Psychologiquement, l’Europe a été plongée dans un sentiment de culpabilité depuis 1945, persuadée que son existence requiert une réparation. Sur le plan culturel, l’éducation, les médias, et l’académie ont substitué la dureté de la vérité par un récit apaisant. D’un point de vue anthropologique, l’individu postmoderne, déraciné, est en quête d’un soutien amorphe. Politique, gouverner n’est plus agir, mais incarner une vision d’un Bien universel, même au prix d’une inaction manifeste.
Et ainsi, se construit une société persuadée d'avoir atteint la paix, tout en ayant perdu son instinct de survie. C'est au nom de cette paix que les portes de sa citadelle restent grandes ouvertes, offrant des perspectives à ceux n’aspirant qu’à la détruire.







