Face au risque d’ingérence étrangère, les autorités françaises tentent de protéger le monde universitaire, au prix de contraintes pour les chercheurs collaborant à l'international.
L’un des cas récents de soupçon d’espionnage concerne un enseignant-chercheur de l’Institut d’ingénierie et de mécanique de Bordeaux, accusé en décembre 2025 d’avoir facilité l’accès d’une délégation chinoise à des zones sensibles. Ce fait a incité le ministre français de l’Enseignement supérieur à rappeler l'importance d'une vigilance accrue face à toute « naivete » dans les collaborations internationales.
« Nous devons protéger notre excellence scientifique contre les ingérences, qui sont nombreuses », a déclaré Philippe Baptiste lors de ses vœux, en mentionnant ce dossier. En écho, une circulaire du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, met en garde contre « l'utilisation abusive de la coopération universitaire pour véhiculer certaines théories ou obtenir des informations stratégiques ».
Protéger les universités tout en préservant leur ouverture
Les statistiques sur les cas d’espionnage dans le monde académique restent rares. Un rapport sénatorial de 2024 révèle qu’en 2023, une seule ingérence a été signalée aux autorités judiciaires. Alors qu'une autre affaire a été résolue par des procédures internes.
« Les préoccupations d’intrusion scientifique ne sont pas infondées, même si certaines réactions peuvent parfois sembler excessives », affirme Fabrice Kordon, co-responsable de l’Assemblée des directions de laboratoires. D’après lui, l’objectif est de « rester aussi protégés que nécessaires tout en étant aussi ouverts que possibles », car il est crucial d’attirer « les meilleurs esprits » sur ce « marché mondial ».
Jean-François Huchet, président de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), évoque une « prise de conscience » qui date de quinze ans, soulignant que « un éléphant est arrivé dans le magasin de porcelaine : la Chine », avec des tentatives d’influence observées dans les organisations étudiantes, notamment par la Russie. « Les universités sont devenues des terrains de jeu dans ce contexte de guerre hybride », alerte-t-il.
Éviter la paranoïa généralisée
Pour sécuriser leurs recherches, les institutions adaptent leurs méthodes : clauses de confidentialité dans les contrats, utilisation de cas fictifs lors de publications sensibles, etc. Toutefois, les chercheurs avertissent contre le danger de sombrer dans « une paranoïa généralisée » où chaque étranger deviendrait suspect. Maxime Audinet de l’Inalco insiste sur la nécessité de « conservons une certaine prudence, surtout face à des profils suspects ».
Les adaptations incluent également la possibilité pour les autorités françaises de mener des enquêtes administratives sur les candidats aux postes sensibles. En 2023, sur 17 843 demandes d’accès, 84,8 % ont reçu un avis favorable, tandis que 2,6 % étaient défavorables, notamment chez les chercheurs provenant de pays jugés « sensibles ». L’excellence scientifique française est ainsi à la fois protégée et mise à l’épreuve.
Mais ces surveillances strictes soulèvent des tensions avec certains syndicats qui voient ce climat comme antagoniste à l’esprit même de la recherche, fondée sur le partage et la collaboration internationale, regrette Stéphanie Rossano, directrice de laboratoire.







