L'essentiel
Alors que des responsables politiques multiplient les critiques envers l'institution judiciaire, la juge Magali Lafourcade publie La Justice en procès. Cet ouvrage met en lumière la montée des discours populistes et les tentatives de déstabilisation de l'État de droit.
Suite à une série d'attaques, notamment de Marine Le Pen, contre le système judiciaire, la juge Magali Lafourcade, qui occupe également le poste de secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), a sorti son livre aux éditions Les Petits Matins. Dans cet écrit, elle observe comment la polarisation politique remet en question le principe d’égalité devant la loi. Cet entretien a été conduit pour La Dépêche du Midi.
Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre ?
À la fin de l'année 2024, j'ai remarqué une intensification des attaques politiques contre la justice. Ce qui a agi comme un catalyseur, c'est la réaction aux réquisitions et à la décision judiciaire du 31 mars 2025 dans l'affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national (RN). Lors de mes interventions télévisées, j'ai constaté une brutalisation du débat public. Ce n'était plus une simple méconnaissance de la justice, mais plutôt une volonté de désinformation. Alors qu'en 2017, François Fillon avait évoqué un complot judiciaire et avait subi un rejet, en 2025, nous avons observé une solidarité politique surprenante derrière Marine Le Pen, marquant ainsi un désir de contourner la justice et une revendication d'impunité qui va à l'encontre du principe d'égalité.
La justice est-elle, selon vous, en danger ?
Absolument, et à deux niveaux. Premièrement, en tant qu'institution, elle est de plus en plus dénigrée par certains élus. La justice, en tant que pouvoir, ne contrôle ni son budget ni ses enquêtes, ce qui fragilise son autorité. Plus les politiques attaquent la justice, plus ils sapent son rôle de contre-pouvoir. Deuxièmement, il existe un danger concret : jamais auparavant autant de magistrats n'ont été intimidés, allant jusqu'à recevoir des menaces de mort.
C’est-à-dire ?
En juillet dernier, l'administration Trump a sanctionné le juge brésilien Alexandre de Moraes, et en août, cela a été le tour du juge français Nicolas Guillou et d'autres magistrats de la Cour pénale internationale. En mai 2025, des diplomates américains sont venus s'informer sur le traitement judiciaire réservé à Marine Le Pen, essayant de prouver qu'il était injuste. Les États-Unis ont la capacité de déformer notre débat public et donner une ampleur considérable à ces récits, alimentés par les algorithmes des réseaux sociaux.
Les politiques français cherchent-ils à s’affranchir du droit ?
Oui, c’est une réalité. Depuis 2002, un populisme pénal exige toujours plus de répression pour les débiteurs, accusant les magistrats de laxisme, alors que la justice française est parmi les plus sévères en Europe. La nouvelle tendance est de revendiquer une impunité pour les élites. Affirmer qu'un jugement politique est dicté par des considérations partisanes ou viole la séparation des pouvoirs est une absurdité. L'État de droit nécessite que tous, y compris ceux qui détiennent le pouvoir, respectent la loi. Un ami de Nicolas Sarkozy a même dit : "la prison n'est pas faite pour des gens comme eux". Cela démontre une tendance à vouloir se placer au-dessus des lois, contredisant nos valeurs républicaines.
Avec les élections municipales et les nombreux procès politiques prévus en 2026, faut-il craindre de nouvelles attaques contre la justice ?
Malheureusement, oui. Les magistrats se retrouvent de plus en plus isolés. Le président de la République et le garde des Sceaux, qui devraient être les garants de leur indépendance, ne sont pas toujours présents. Aujourd'hui, mentionner un magistrat sur les réseaux sociaux revient à lui coller une cible dans le dos. Déterminer des affaires de corruption demande un courage exceptionnel, car la vie d'un juge sera scrutée minutieusement. Il est crucial que les magistrats s'engagent avec le public pour expliquer leur travail et aider à construire un esprit critique face à la désinformation.







