Le procès de l’ancien directeur des stups s'est ouvert ce lundi à Bordeaux, marquant un tournant dans une affaire où un informateur crucial est absent, incarcéré au Maroc et soupçonné d’avoir orchestré l’acheminement de sept tonnes de cannabis vers Paris en 2015.
François Thierry, 57 ans, se retrouve devant la justice en correctionnelle jusqu’au 31 mars, sauf les 5 et 6 mars. Ce dossier emblématique met en évidence les liens troubles entre les forces de l’ordre et leurs informateurs, suscitant des réformes majeures dans la lutte antidrogue en France.
Dix-huit prévenus, une procédure gigantesque avec 70 tomes, et un intérêt médiatique considérable avec une trentaine de journalistes accrédités… Ce procès est décrit par les avocats comme « hors norme » et « exceptionnel ».
Habillé d’un costume sombre et d’une cravate grise, François Thierry a fait son entrée au tribunal aux côtés de son avocate, Me Angélique Peretti, sans faire de déclaration préalable.
« Ce dossier est vraiment atypique. C’est rare de voir des prévenus de cette envergure devant un tribunal », a commenté pour l’AFP Me Julie Elduayen, avocate de l’informateur Sophiane Hambli.
Ce dernier, un trafiquant notoire approché par Thierry dans une prison espagnole à la fin des années 2000, ne peut être présent à l'audience en raison de sa détention au Maroc, où il purge une peine de longue durée.
- Opérations "Myrmidon" -
Sophiane Hambli a fait l'objet d'une demande de remise temporaire qui n'a pas abouti, selon des sources judiciaires. Récidiviste, il pourrait en effet écoper de 20 ans d’emprisonnement.
Entre 2010 et 2016, alors à la tête de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (Ocrtis), François Thierry a misé sur l’infiltration dans les réseaux de narcotrafiquants grâce à cet informateur, même si cela impliquait de laisser passer des drogues dans le cadre d'opérations surveillées pour appréhender les têtes de réseau.
Parmi ces initiatives, l’opération « Myrmidon », nom inspiré des guerriers mythologiques, a nécessité la mise en scène d’une garde à vue fictive de Sophiane Hambli en 2012. Pourtant, François Thierry a été acquitté, par la cour criminelle en 2024, pour ces manigances.
Lors d'une autre de ces opérations, le 17 octobre 2015, les douanes avaient intercepté 7,1 tonnes de résine de cannabis dans des fourgonnettes à Paris, à proximité d'un appartement luxueux loué par Hambli.
Cette saisie record pose question : la marchandise provenait d'un envoi de plus de douze tonnes en provenance du Maroc, censée être « surveillée » par l'Ocrtis.
- Limites "franchies" -
Sophiane Hambli, surnommé « La Chimère », est pointé du doigt comme « le seul commanditaire » de la drogue en question, alors qu’il maintient sa version d’avoir agi comme « logisticien » d’une opération validée par l’Ocrtis.
Aujourd'hui responsable du service de transformation numérique de la police nationale, François Thierry, après avoir été écarté de la police judiciaire, est suspecté d’avoir facilitée l’importation de cannabis sans en référer complètement à la justice. Toutefois, il défend vigoureusement sa position, affirmant que les magistrats étaient informés de ses méthodes.
En 2023, le parquet de Bordeaux avait demandé un non-lieu à son encontre, mais les juges d’instruction ont décidé de le renvoyer devant le tribunal pour « complicité » de trafic de stupéfiants et destruction de preuves.
Pour eux, une ligne rouge a été largement franchie dans la relation entre le policier et son informateur. L'affaire a non seulement fait tomber François Thierry mais a également engendré une révision des politiques antidrogue : une loi de 2019 a encadré les « livraisons surveillées » et un nouvel office, l’Ofast, a été créé.
Enfin, cette affaire a également inspiré le film « Enquête sur un scandale d'État » de Thierry de Peretti, sorti en 2021, basé sur le livre « L’Infiltré » de l’ancien agent Hubert Avoine et Emmanuel Fansten, journaliste à Libération.







